J'ai posté ce texte en 2017, le temps est passé, ma vie, mes mille vies ont continuées, alors je le reposte en rajoutant à la fin encore un peu de ces épisodes...
Je suis née et je ne sais pas encore que je n’ai pas vraiment de prénom. J’ai 3 ans, je ne sais pas que je vais vivre dans un pays où il fait 40 degrés à l’ombre, je ne sais pas que ce pays va marquer ma vie comme un tatouage indélébile à jamais. J’ai 5 ans, je ne sais pas encore que dans d’autres pays c’est parfois la guerre, que le camembert ne s’achète pas qu’en boite de conserve, que les salles de classes ne sont pas des cases partout dans le monde, que tous les petites filles qui jouent à la poupée ne les mettent pas dans leur dos comme ici on porte les bébés. J’ai 7 ans, je ne sais pas encore que les chats griffent, que l’hiver peut être glacial, que les garçons ça fait pleurer quand ça embrassent les autres filles. J’ai 10 ans et on me dit qu’on va partir pour toujours. Je ne sais pas ce que veut dire ce mot. Je ne sais pas que je ne reviendrai jamais, que les enfants de France ne connaissent pas la saveur du jujube, qu’ailleurs on fête Noël devant la cheminée. J’ai 10 ans et je ne sais absolument pas faire la distinction entre le matin et l’après-midi, c’est l’hiver tout est gris, je ne sais pas que cela ne durera qu’une année. J’ai 11 ans, je ne sais pas ce que c’est que de vivre dans une grande ville. Je ne sais pas non plus que c’est là que je verrais de la neige pour la première fois. Sur les montagnes de l’Atlas. J’ai 13 ans, je sais qu’on repart en Afrique, et je ne sais pas que ma couleur de peau blanche peut être rejetée, que les orages en France ne provoquent pas des violentes tornades de sable, je sais déjà le passé nazi de l’Allemagne, la folie du monde. J’ai 15 ans et je traîne mes pat’d’eph sur les pavés d’une ville française de province en rêvant de voyages en auto-stop, je ne sais pas pourquoi mon ami de toujours, Jean-Louis, me traite de "petite-bourgeoise" je ne sais même pas ce que cela signifie. Je crâne mais je n’en mène pas large. Je ne sais pas que les garçons sont très cons, partisans du moindre effort pour séduire avec leur mobylettes pétaradantes. J’ai 18 ans, je ne sais pas conduire, j’aime tant danser, je ne sais pas encore mon attachement à la campagne les jours d’Automne, je ne sais pas que je vais rencontrer mon premier amour, je ne sais pas ce que j’ai envie de faire de ma vie. Il est beau, je l’aime et le reste n’a plus d’importance. J’ai 20 ans, j’ai bien compris que j’ai la chance de vivre dans un endroit où les fleurs sont reines, où on joue du ukulélé pour un oui pour un non. Que les alizés font rêver les jeunes mariés en mal de mers bleues turquoise. Je comprends vite que les hommes sont si perfectibles et qu’on peut leur faire tourner la tête en dénudant une épaule caramélisée par le soleil et parfumée au Monoï, dans une insolente jeunesse. J’ai 21 ans, je ne sais pas que je vis mon premier chagrin d’amour, ça fait super mal, je ne sais pas pourquoi je pleure tant, je sais que Paris est lumineuse et sale, lire un plan de métro est une épreuve digne de Koh Lanta, je ne sais pas qu’on ne dit pas « tu » aux gens qu’on ne connait pas.
J’ai 24 ans, je sais enfin ce que toujours veut dire, enfin je veux le croire, j’ai rencontré le second amour de ma vie. Il est beau, je l’aime et le reste n’a plus d’importance. J’ai la vie devant moi et une jolie robe blanche. Je ne sais pas ce qui m’attends mais j’y vais de ce pas, après tout la vie c’est comme ça. J’ai 27 ans, je ne sais pas combien de temps cela va durer, je ne sais pas si j’aurais des enfants, je découvre l’attente. Et l’angoisse, les blouses blanches, les sourires et les réconforts. J’ai 30 ans, je sais que mon ventre s’arrondi, je ne sais pas les gestes j’apprendrai un jour à la fois. Je ne sais pas encore que je mettrai 10 ans pour connaitre de nouveau un tel bonheur, je ne sais pas comment je vais faire pour vivre dans une ville de Banlieue, je ne sais pas repeindre les volets, je crois comprendre enfin pourquoi on dit qu’on ne choisit pas sa famille. J’ai 40 ans, je sais que mon second bonheur de mère est enfin là, je ne sais comment j’ai fait pour attendre si longtemps. J’ai 43 ans, je ne sais pas que je rencontre mon troisième grand amour, que tout va exploser, que je me noie dans ses yeux noirs, que je suis enfin une femme, je ne sais pas qu’il va falloir se partager la ménagère en argent et qu’en fait je m’en contre fiche. Il est beau, je l’aime et le reste n’a pas d’importance. Entre temps, aussi, j’ai 46 ans, mon père s’en va. Je ne sais pas encore le vide. Je sais que c’est la vie, aussi. J’ai 47 ans, je ne sais pas qu’en portant son nom ma vie bascule, ma robe n’est pas blanche, il y a du soleil, et l’assurance du Bonheur. Je sais juste que je n’ai pas envie de raconter. J’ai 50 ans, je pleure de nouveau, ça fait super mal, encore, la vie se répète, je pleure tout le temps, je ne sais pas gonfler les pneus de ma voiture toute seule, je sais que je me perds dans tout ce silence qui fait un vacarme incroyable. Je ne comprends plus rien, je ne sais pas que je vais perdre tous mes repères. Et remonter la pente. J’ai plusieurs âges, qui passent, je ne sais pas quand mon premier cheveux blanc est venu coloniser ma chevelure, je ne sais pas vraiment comment j’ai réussi petit à petit à continuer comme on croit au Bonheur.
J’ai 56 ans, je ne sais pas bien compter mais je sais qu’il y a longtemps que je l’aime, le quatrième amour de ma vie. Je sais aussi qu’il ne viendra pas, je ne sais pas pourquoi il n’en n’est pas capable, c’est comme ça, et le reste n’a plus vraiment d’importance. Je ne sais pas de quel soleil se réchauffera ma vie. Je ne sais pas encore que je serai grand-mère un matin frais de février, je sais la douceur de ce moment complice. Et la joie de vivre cela en partage. Puis je ne sais pas que je serai encore grand-mère onze mois plus loin. Les années s'égrènent, les bonheurs m'enchantent, un calme s'installe. Puis, contre toute attente, j'ai 59 ans, ma mère décède, je n'ai pas eu de chagrin. Beaucoup de colère contre une fratrie totalement déséquilibrée, et malsaine. Un immense besoin de couper tout ces liens, finalement, mon souhait viendra en son temps et le soulagement promis. Je respire, il en aura fallut du temps.
Puis très vite j'ai 61 ans, un nouvel amour ouvre ma porte, que je n'attendais plus, décidément, ma vie est bien remplie de tant d'amour. Il est beau, je l’aime et le reste n’a plus d’importance. Je lui fais une belle place. De mots d'amour en week-ends escapades, puis de mer bleue bretonne lors de nos étés parfumés d'embruns et de caresses amoureuses, des projets, des promesses, nos filles et tous ces petits enfants, une tribu comme nous en rêvions, le bonheur est là. Je ne sais pas encore qu'il va scier la branche sur laquelle nous étions bien assis, confiants, amoureux. Un automne arrive, tout change, une montagne me fait de l'ombre, il met plus de 6 heures de voyage entre nous. Un hiver s'installe et tout casse. Je reste immobilisée pendant plusieurs mois. Ce pied, mon Chakra racine, qui tarde à guérir, malgré l'opération. Je suis bien déçue, encore une fois. Je choisi la rupture, je lui facilite la vie. Tant mieux car personne ne m'a vu pleurer. Je lui renvoie ses lettres, pour m'aider à oublier. Je fugue dans d'autres occupations. Je traverse l'été, il fait chaud, je me rapproche de mon harmonie. Je me reconstruit, je resserre les rangs autour de moi, ma tribu me rend autant d'amour que je lui en donne. Mes filles sont belles. Ma vie est douce. Parfois moins, mais quelle importance. Je garde ma porte à peine entre ouverte, je ne suis pas prête je crois, j'ai peur un peu. Mes cheveux sont devenus presque tout neige, mon corps a changé, je marche moins, c'est une épreuve physique, je m'en remets à mon rythme, j'écris un peu, je lis beaucoup, je travaille encore, je fais l'étoile dans mon grand lit, le chat me regarde les yeux rieurs. Chaque matin m'offre son lot de mille bonheurs que je reçois avec tendresse. Et dans le vent qui caresse mon visage, mille autres caresses se souviennent des "nous" que je fus dans mes mille vies. Un carillon dont je suis la seule à entendre la mélodie.
C’est mon anniversaire demain. Je suis née pile le jour de mon anniversaire. Un 29 mai. Je me sens comme une pivoine qui serait une rose exagérée, épanouie. J'ai des soleils plein le cœur, des douceurs plein la vie, obstinément.
Texte M@claire© Droits Réservés



MERCI
RépondreSupprimer@Brigetoun merci à vous fidèle amie...
Supprimer